Critiques presses.

DAUPHINÉ LIBÉRÉ 7 MARS 2002 par MICHEL ETIÈVENT

Exposition « OBJETS D’UNE VIE »

Cette dualité qui construit le portrait d’une Savoie où coule encore les valeurs de l’exigence, du respect de la nature et de l’économie du paysage.

Saisons d’images

Entre mots et photos, une remarquable galerie d’objets qui croisent au fil de l’émotion, quotidien de la terre et souvenirs passés…

On connait la qualité du travail photographique de Jean-Noël Ducki. Précision et sensibilité doublées d’une remarquable mise en scène de l’image. Cette chair surtout qu’il pose dans la photo comme une émotion ou une caresse. Il nous livre cette fois une galerie d’objets où féconde la mémoire. Ces objets de la vie paysanne de montagne où les mots et la main semblent présents à chaque pose, pour souligner l’enracinement, la douleur, la force du travail et de la patience.

A l’origine de l’exposition, actuellement visible à Saint Martin de Belleville, une rencontre avec une étudiante en journalisme, Aude Ristat, passionnée de la terre dans laquelle s’inscrivent ses origines. Elle aime les mots, il aime les images, ensemble, ils partent à la recherche de ce qui fonde la vie, les racines. Peu à peu naissent sous l’encre et l’objectif, un portrait de la vie quotidienne d’antan où se croisent dans un canevas habile d’instantanés et de mots choisis la couleur du bois, les odeurs des vendanges, les fragrances de l’orge ou de l’huile de noix. Comme une série de fenêtres ouvertes sur « l’hier », ils donnent à voir en ouverture, la patine du bichet de blé, les dents de la herse, les lourdeurs du barillon, le tranchant de la faux…

Une entrée dans la force du réel pour se glisser aussitôt dans l’intime où montent la chaleur du foyer et les arcanes de la vie domestique entre le bruit du rouet, les saveurs de l’orge grillé, les parfums du bois sous les premières morsures de la flamme.

Entre photos et textes adroitement liés par une complicité visuelle, ils nous énivrent des odeurs de moissons, de vigne fraîche et d’âcre de gnôle qui débordent des cadres pour flirtrer avec nos souvenirs.

On aimerait flâner entre les carrons qui tintinnabulent, rêver d’échappées sauvages au fil des prés, courir les sentiers comme la varlope dessine les sillons du bois doux. Une invite à se laisser gourmander l’oeil d’objets qui entrechoquent les images de nos enfances et les couleurs du rêve d’une montagne revenue à l’humilité des temps premiers. Au pas à pas, revient le roman de la montagne, fait de colères et douceurs. De veillées chantantes et de terre âpres.

Cette dualité qui construit le portrait d’une Savoie où coule encore les valeurs de l’exigence, du respect de la nature et de l’économie du paysage.

Il suffit de regarder, de se taire, pour entendre les paroles de ceux qui ont fait de notre pays une terre à vivre et à aimer. Elles racontent les nuits d’orage, les couleurs des démontagnées, les pas des galoches sur les cailloux des sentiers. Et c’est peut-être là que se cache l’inventivité d’ Aude et de Jean-Noël. Donner à entendre sans jamais les montrer ceux qui sont le sujet même de ce beau parcours photographique : les hommes et les femmes des pentes, accrochés aux saisons, enlacés à l’argile, l’oeil sur le futur, le coeur au passé.

Ainsi, les yeux vagabondent et imaginent ici, un dos courbé devant l’araire, là une main noueuse rivée au rabot, plus loin, un pied foulant le raisin…

L’album de famille est ouvert. Reste à le feuilleter avec une âme d’enfant ou un imaginaire d’aldulte en chemin buissonnier. Reste à se laisser porter comme on rêverait sous l’ombre d’un merisier ou d’un passage de nuages.

La vie est devant nous, avec ces objets prêts à revivrent. La patine du temps n’efface rien. Elle fait renaitre tout simplement ce que nous gardions en nous. Ce coin de silence où dorment nos passés. Cette île de futur où germent nos envies.

Michel Etiévent Dauphiné Libéré jeudi 7 mars 2002.